Delicatessen (1991)

Premier film du réalisateur français que j’apprécie le plus avec le duo Kervern-Delépine et le nerveux Dupontel; Delicatessen est la première pierre d’une filmographie diverse dans ses genres mais toujours constellée de tics très identifiables du réalisateur. Bon d’accord, le film n’est pas que de Jean Pierre Jeunet mais aussi de son complice Marc Caro (que je connais moins bien navré et qui a fait bien moins de films, et adorant Jeunet et le connaissant plus; je m’attarde plus sur lui…je sais, c’est pas bien…tant pis) et est le fruit d’une collaboration exemplaire entre les deux réalisateurs. Qu’importe! Je poursuis!
Donc Delicatessen est un premier film avec tout ce que cela implique de défauts. mais ces défauts sont tous balayés par une générosité et surtout une inventivité étonnante pour un premier effort.
L’histoire est une sorte d’uchronie indéfinissable car certains éléments nous évoquent l’occupation allemande, d’autres nous font penser que nous sommes peut-être dans un futur proche  en guerre…bref, ce film n’a pas de temporalité claire. Tout ce que l’on sait c’est que c’est la guerre et les personnages que l’on suit sont affamés et au bout de leur vie.Tout le film se passe dans un immeuble délabré et abandonné du monde noyé dans une sorte de brume jaunâtre.
On suit donc la vie d’un ancien clown joué par Dominique Pinon (un habitué de Jeunet puisqu’il joue dans tous ses films) qui vient s’installer dans le dit immeuble après avoir vu qu’on y recherchait un concierge. Cet immeuble est la propriété d’un boucher pas commode qui a sa boutique juste au bas du bâtiment et qui se fournit en viande d’une drôle de manière…et oui, car puisque tout est en faillite, le monde en guerre et les populations rationnées, on découvre dès le début que ce boucher tue chaque nouvel occupant de l’immeuble afin de les consommer et les vendre dans sa boutique. Et ce cannibalisme assumé est un secret de polichinelle car tous les habitants de l’immeuble sont au courant du petit jeu du boucher. Ils l’acceptent bon gré mal gré car c’est là leur seule source de nourriture. C’est tout de suite plus macabre!
Et bien en fait pas tant que ça. Car la force du cinéma de Jeunet c’est d’insérer de la poésie et surtout du grotesque dans l’horreur. 
Le film a son lot de scènes qui font références aux plus grands films du cinéma d’horreur mais elles sont de suite contrebalancées par un moment d’humour. L’absurdité vient systématiquement en quelques secondes balayer le crasseux et le morbide. Et c’est vraiment rafraîchissant. Car le film met très bien en scène ses moments d’horreur. C’est bien filmé, les plans sont évocateurs et pourtant l’on ne s’effraye pas une seconde puisque la drôlerie vient tout désamorcer. Les réalisateurs sont très forts pour ça.
Rien que le « bestiaire » du film contribue à cet effet. J’entends par là que le film est composé de « gueules » du cinéma français (encore une caractéristique du cinéma de Jeunet qui aime les physiques et les visages atypiques) et que donc pour certains moments les visages peuvent paraître effrayants de par leur difformité mais aussi très vite pathétiques et ridicules. D’ailleurs la composition de Jean-Claude Dreyfus qui joue le rôle du boucher est un exemple flagrant de ce que j’écris. La scène ou il cherche à effrayer la grand-mère en brandissant son couteau avec un visage de tueur psychopathe dans laquelle il passe très vite à un visage grotesque de clown le montre bien. Les acteurs sont choisis pour leur physique et leurs caractéristiques particulières. 
Dreyfus est d ‘ailleurs énorme das le film, il le porte presque à lui tout seul tant il habite le personnage. Il est le point fort du film, incontestablement.
Donc un film jouant avec les codes de l’horreur qui sait aussi être drôle de par son burlesque mais un film poétique aussi. Très poétique. Chaque personnage vivant dans cet immeuble de fou est atypique. Entre l’homme qui élève des grenouilles et des escargots afin de les consommer, la pauvre femme qui cherche en vain à se suicider, les deux frères qui fabriquent des boites à « BEEHHH » (si, si, véridique); chaque habitant a son lot de drôlerie mais aussi de poésie.
Car une des grande force de Jeunet c’est de toujours apporter une part d’innocence et un soupçon « d’enfance » chez ses personnages. Ils sont tous touchants et encore une fois l’horreur de la situation est vite contrebalancée par une naïveté poétique.
C’est ce mélange des genres qui donne au film un ton, un décalage que l’on reconnaîtra des années plus tard comme étant le style Jeunet.
Donc le personnage de Pinon, un brin benêt, va être confronté à l’horreur et à la bestialité du genre humain et il n’aura comme seule défense que sa drôlerie et sa poésie héritées de son passé de clown. On peut donc aussi aisément déceler une satire sociale dans ce film car l’on y confronte l’innocence et la poésie somme toute enfantine à la difficile réalité de la vie. Le héros va peu à peu amener un peu de vie et de rires dans cet immeuble peuplé de cannibales égoïstes et, qui sait, peut-être finira t-il par y rencontrer l’amour même.
le film est rempli de scènes avec des plans inventifs, des tentatives de filmer assez originales pour un film français de l’époque. Rempli d’idées narratives rafraîchissantes et osées (il y en a tellement que ce serait difficile de tout énumérer mais rien que la scène de sexe musical avec tous les habitants de l’immeuble qui se mettent sur le même diapason musical est très originale). Généreux comme je le disais, ce qui cache son petit côté fauché et parfois hasardeux.
Une sorte d’ovni dans le milieu cinématographique français qui digère habilement les genres et se servant encore plus habilement de ses acteurs pour nous conter une fable sombre, inquiétante et burlesque. Un moment de tendresse hors du temps et de la réalité, ce qui est encore plus appuyé par le filtre jaune que l’on se tape durant tout le film (encore une marque de fabrique de Jeunet, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas remarqué ces constantes teintes jaunes dans Amélie Poulain, un Long Dimanche de Fiançailles ou même dans le quatrième Alien?). Une fable moderne critiquant, par le biais de l’utilisation d’un immeuble peuplé de gens d’origines diverses et variées, un repli sur soi et un égoïsme de plus en plus flagrants chez l’homme.
Un film foutraque dont l’acte final pousse la folie des habitants à leur paroxysme dans des scènes évoquant à la fois La Tour Infernale (vieux film catastrophe culte) et les slashers les plus clichés mais aussi les plus funs car en roue libre totale.
Tant et tant d’influences pour un film qui a malgré tout son identité propre ainsi que son propre message. Un début réussi avec déjà toutes les habitudes de Jeunet (qu’on les aime ou pas, du genre l’utilisation de la focale courte qui a tendance à déformer les visages. Ce qui ne me gêne pas du tout puisque cela appuie encore plus l’onirisme de son propos selon moi) et un petit film sympathique incroyablement fou et fourmillant d’idées étonnantes et sympathiques.

ma note:8/10.

2 réflexions au sujet de « Delicatessen (1991) »

  1. A première vue, ce n’est pas forcément le genre de film que j’aurais regardé mais tu l’as très bien « vendu ». Je lui donnerai certainement sa chance…

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